
lecture musicale, 40 min
un voyage musical à bord du Transsibérien, pouvant être accompagné par une exposition de photographies issues de la série de Jean-Jacques Santucci intitulée Certains cherchent des soleils
texte, voix : Emmanuelle Sarrouy
musique, photograhies : Jean-Jacques Santucci
création 2026 @ Collectif Endogène
EXTRAIT
Le transsibérien ainsi mystérieusement habité prenait des airs de train fantôme plongeant dans cette nuit de lune bleue au cœur de l’âme russe, celle de Gogol de Pouchkine et de Dostoïevesky sans doute un peu aussi.
Des troisièmes aux premières classes traînaient encore quelques soldats un peu éméchés, des familles de migrants désemparées et deux ou trois couples de la haute société, touristes déphasés en mal de grands espaces, d’aventure humaine et de voyage intérieur. Les autres dormaient à poings serrés. La seconde pleine lune les baignait tous d’une lumière étrange et fantastique qui enfin les réunissait. Comme si le transsibérien se chargeait de pacifier cette légendaire et éternelle lutte des classes.
Et puis après quelques heures flottantes, dans le froid spécial des matins de voyage cher à F.J. Ossang, une chaude odeur de thé, à la bergamote sans aucun doute, et un air lancinant envahissaient les wagons embués. Dimitri y était forcément pour quelque chose.
Blue Moon
You saw me standing alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own
Blue Moon…
[…]
Au rythme cardiaque du train le temps s’écoulait. Les monts Oural lui rappelaient son enfance et ses Alpes natales. Ses amitiés. À la frontière entre la France et l’Italie, Cesare Pavese lui avait soufflé. Vivre est un métier. Ici il passait de l’Europe à l’Asie. On change parfois d’époque le temps d’une traversée. La terre foulée lui racontait l’éternelle histoire de l’exil et de la migration des peuples. Sur les rives du Lac Baïkal il reprenait son souffle et cessait un instant de penser. Sur son avenir, sur son passé. Sur la vie des hommes et de quelques belles âmes rencontrées. C’était à elles qu’il fallait indéfiniment s’accrocher. Pour ne pas sombrer. Plongeant dans la majesté miroitante d’un naturel réservoir d’eau douce, il reprenait des forces. Il le fallait. Il avait été immédiatement séduit par l’œil bleu de Sibérie. Choudodié Baïkal ! Miraculeux Baïkal ! La pénétrante odeur de bergamote se rapprochait. Le chat d’un siège à l’autre sautillait, moustaches et papilles en éveil. Dimitri faisait à tue-tête sa tournée.


